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Hooray!

Certaines personnes craignent le changement. La famille Alary s’en réjouit.

« Lorsque nous nous réunissons pour parler de l’entreprise, nous parlons du présent, mais aussi de l’avenir – nous parlons de la ferme, mais aussi de nos vies, raconte Frédérick Alary. Nous parlons de tout et nous écoutons les autres, et il y a toujours beaucoup de jovialité. »

La famille Alary organise ce genre de réunions depuis des dizaines d’années, et chacun sait que certaines des idées proposées au cours de ces rencontres amusantes seront, tôt ou tard, adoptées et qu’une fois de plus, la Ferme Raymond Alary et Fils subira de profonds changements. Il y a vingt-cinq ans, ils parlaient à la blague de se lancer dans la production biologique. Et puis, ils s’y sont lancés. L’idée de fabriquer du fromage avait attiré encore plus de sourires et de plaisanteries. Ils s’y sont lancés. Actuellement, la production viticole, la transformation de la viande et l’agrotourisme reçoivent le même traitement – et si l’une de ces idées n’est pas adoptée, une autre le sera.

« Lorsque j’étais à l’université, notre professeur nous disait toujours : Lorsque vous retournerez sur la ferme, ne vous gênez pas pour pousser votre père et votre famille à essayer de nouvelles choses », confie Frédérick, âgé de 32 ans.

« Je lui répondais : Chez nous, c’est le contraire. Il faut parfois les retenir parce qu’ils veulent aller trop vite et essayer trop de nouvelles choses. »

La famille Alary pratique l’agriculture à Sainte-Sophie dans la région des Laurentides (à environ 40 kilomètres au nord de Montréal) depuis 1922, mais Frédérick explique que l’esprit d’entrepreneuriat provient de son grand-père Raymond, qui a pris la relève de l’exploitation en 1950. Raymond Alary a démarré une exploitation laitière et a adopté rapidement des Holstein pur-sang. Plus tard, il a commencé à vendre du lait entier dans la région, et a démarré une entreprise de transport scolaire que l’un des oncles de Frédérick exploite actuellement.

« Mon grand-père avait six enfants et cinq d’entre eux possèdent, ou ont déjà possédé, leur propre entreprise, raconte Frédérick. Mon grand-père était un agriculteur, mais aussi un homme d’affaires. Il avait toujours des idées – je ne dirai pas que ses idées étaient farfelues, mais il était toujours près à examiner une idée. C’est une caractéristique qu’il nous a transmise. »

Ses fils Serge et Ronald ont pris la relève de la Ferme Raymond Alary et Fils dans les années 1980, et les deux jeunes frères étaient également très désireux d’essayer de nouvelles choses. C’est la raison pour laquelle ils ont accepté de participer à un projet d’agriculture écologique mis sur pied en 1989 par l’UPA (Union des producteurs agricoles – organisme agricole au Québec) et l’Université McGill. Le projet visait à augmenter la matière organique du sol, ce qui allait peut-être contribuer à améliorer la santé financière de la ferme en diminuant sa dépendance aux produits chimiques coûteux.
Frédérick n’avait que dix ans à l’époque et ne se souvient pas si son père et son oncle Ronald avaient plaisanté sur cette notion inhabituelle, mais il sait qu’ils étaient sceptiques.
« Devenir écologique ou biologique n’était pas notre idée, dit-il. Quinze producteurs participaient à ce projet et nous étions probablement les moins persuadés. »

En revanche, le fait de participer présentait plusieurs avantages. Le projet conjoint UPA-Université McGill permettait l’accès à une foule de spécialistes, à de l’aide financière et à un réseau de quatorze autres producteurs qui, en participant à ce genre de projet, étaient vraisemblablement innovateurs et tournés vers l’avenir. Ces trois aspects allaient se révéler utiles étant donné que les frères entreprenaient un ambitieux projet de drainage sur leur ferme de 500 acres.

Une fois engagés dans ce projet, les frères ont démontré une autre caractéristique de la famille Alary : la prudence. Ils ont recueilli et analysé les données tirées du projet et ce n’est qu’en 1999, soit dix ans après le lancement du projet, que la ferme a été certifiée biologique. Et le cycle s’est poursuivi : le processus de certification biologique du troupeau de 70 vaches était en cours lorsque Ronald a commencé à parler de la possibilité de fabriquer du fromage.

« Au début, ce n’était qu’une farce. Non, ce n’est pas tout à fait juste. Au début, ce n’était pas sérieux, explique Frédérick. Mon oncle disait : Un jour, nous fabriquerons du fromage. Mais nous ne faisions pas de plans sérieux. Lorsque mon cousin s’est inscrit en transformation des aliments, nous nous sommes dit : Voici une occasion. »

Cette description condensée n’explique pas entièrement pourquoi les idées lancées à la blague ont en fait constitué le point de départ de quelque chose de très sérieux. Une fois qu’une idée est lancée, elle peut commencer à prendre vie. La personne qui plaisante à propos de l’idée farfelue d’une autre peut revenir quelques mois plus tard en disant : J’ai rencontré quelqu’un qui fait cela et il m’a dit que… ». C’est ce qui arrive fréquemment étant donné que les membres de la famille Alary connaissent beaucoup de gens parce qu’ils font partie de nombreux organismes. Serge a longtemps travaillé au sein de l’UPA, Ronald a travaillé pour l’organisme UPA Développement international et a été administrateur régional de la Fédération des groupes conseils agricoles du Québec (FGCAQ), et Frédérick, qui est devenu administrateur régional de la FGCAQ à l’âge de 21 ans, occupe maintenant la vice-présidence du conseil d’administration de cet organisme provincial. Ses sœurs Caroline, 33 ans, et Anne-Marie, 28 ans, ainsi que son cousin Gabriel, 32 ans, – qui travaillent tous à la ferme – font partie de nombreux autres organismes.

« C’est normal pour nous, explique Frédérick. C’est bon pour la ferme et c’est bon pour nous. J’aime vraiment le volet gestion de l’agriculture et avec la FGCAQ, je participe à quelque chose qui dépasse l’échelle de la ferme. »

En fait, la famille est constamment à la recherche d’idées auxquelles elle ne donnera peut-être jamais suite. Pourquoi? Parce qu’on ne connaît pas l’avenir.

C’est ce qui s’est produit vers la fin des années 1990 lorsque Gabriel a décidé de s’inscrire au programme Technologie des procédés et de la qualité des aliments de l’Institut de technologie agroalimentaire à Saint-Hyacinthe, et a annoncé qu’il aimerait un jour revenir à la ferme. Soudainement, la fabrication du fromage est devenue une idée sérieuse et, grâce à ses connaissances et aux relations établies, la famille a pu se pencher rapidement sur l’étude du secteur de la fabrication du fromage (règlements concernant la demande de permis; les normes d’hygiène; les équipements requis; le choix du type de fromage; la commercialisation). Une fois de plus, une idée lancée à la blague plusieurs années auparavant fait maintenant l’objet d’une analyse sérieuse.

« Nous aimons le changement, mais nous évaluons tout – ou tentons de le faire – avant de passer à la concrétisation », explique Frédérick.

C’est un consultant en marketing qui a trouvé le nom de l’entreprise, Les Fromagiers de la Table Ronde (fromagiersdelatableronde.com), après avoir passé du temps avec la famille et observé la fluidité des conversations sur l’agriculture, la fabrication de fromage, les rêves de chacun et les objectifs familiaux et, bien entendu, le flux constant de nouvelles idées.

« La construction de la fromagerie n’était pas encore terminée, que nous parlions de la fabrication du vin, raconte Frédérick en riant. Comme on dit, après la fabrication du fromage vient celle du vin. »

« Je ne sais pas. Ma sœur est une chef, et il y a une maison plus que bicentenaire sur la ferme. Nous pourrions la transformer en gîte à la ferme (couette et café) ou en table champêtre. Les gens pourraient ainsi se rendre à la ferme, y dormir et y manger. Ou nous pourrions acheter quelques superficies supplémentaires et nous lancer dans un autre type de production, comme la production maraîchère. »

« Je pense aussi à la transformation de la viande; nous pourrions avoir un gîte à la ferme où les gens viendrait y séjourner et découvrir de quelle façon les aliments sont produits. Les idées ne manquent pas. Mais la fromagerie vient de démarrer, mes sœurs et mon cousin sont encore jeunes – je ne crois donc pas que nous allons entreprendre autre chose avant cinq ou six ans. »

La seule certitude indique Frédérick, c’est que d’autres changements importants surviendront à la ferme Alary. Il s’empresse d’ajouter que la famille est très heureuse de sa situation actuelle. C’est important que le changement ne soit pas dicté par l’insatisfaction – sinon, vous courez le risque d’échanger un problème pour un autre, dit-il.

« Nous voulons essayer de nouvelles choses pour avancer, conclut Frédérick. Nous croyons que, en agriculture, si vous n’apportez pas de changement, vous régressez. »